Nice Art : la liberté, ça se mérite !

Quelle surprenante exposition que celle mise en place par l’UMAM sous la houlette de sa présidente et commissaire Simone Dibo-Cohen. « Liberté, liberté chérie » a un mérite incontestable : tous les artistes sont vivants ! Que cela fait du bien sur la Côte d’Azur qui cet été expose de nombreux morts, de qualité, c’est certain, mais morts : Miro, Armand, Renoir ne sont plus là, et ceux de l’exposition de l’impressionnisme de Bonnard à Picasso au Cannet, non plus. Mais si les trente artistes exposés dans la galerie Lympia, sur le port de Nice, sont bien vivants, certains n’échappent pas au caractère mortifère, parfois, de l’exposition. Il est vrai que la liberté se mérite et, très souvent, est l’aboutissement de périodes troublées et dramatiques.

Corda

Un peu d’humour sied à ces évènements, en particulier pour Corda qui expose six nains en plâtre représentant des dictateurs. On y trouve Hitler, Staline, Mao et, Mauro Corda étant italien, Mussolini et César. On oublie parfois en France que César est devenu un dictateur en franchissant le Rubicon et en enterrant, de ce fait, la république romaine. Pour nous Français il manque Napoléon, son neveu Louis-Napoléon, Pétain et pourquoi pas Adolphe Thiers… Hitler et Mussolini étaient petits et ces statues posent le problème de l’apparence physique dans l’expression d’une dictature. Ça confirme ce que de Gaulle disait dans une conférence de presse « Je ne commence pas une carrière de dictateur » ; difficile avec 1,96 m. Au fait il mesure combien Salvini ?

Corda

Vernante est une petite ville près de Nice, de l’autre côté du col de Tende où 400 fresques décorent les façades des maisons. Elle sont là pour un personnage italien culte, inventé par Carlo Collodi : Pinocchio. Hélas Pinocchio deviendra un serviteur du fascisme, mais pour Stefano Bombardieri une victime. Il a installé une reproduction du frontispice des camps de concentration « Arbeit Macht Frei » (le travail rend libre) remplacée par « Luge Macht Frei » (le mensonge rend libre). En face un tas de Pinocchio dénudés, amaigris, semblable aux cadavres de la Shoah. Mais pourquoi ces Pinocchio menteurs ? Ils évoquent pour l’artiste le pouvoir séducteur du mensonge dans le langage politique. Maintenant gageons que Bombardieri a du visionner le film de Roberto Benigni « La vie est belle » où le héros sauve son fils dans un camp de concentration en lui faisant croire qu’il joue à un jeu. Ici le jeu est dramatique. Quant au mensonge dans le langage politique, il est plus que jamais d’actualité avec Donald Trump et Boris Johnson.

Bombardieri

Abandonnons les drames et plongeons nous dans la joie de la liberté retrouvée. Elle a pris un sacré coup de soleil la dame allongée sur son vieux transat métallique et pliant. La piscine derrière elle est presque vide sauf, au fond, de l’eau croupie. L’hôtel semble être rescapé de la guerre des Balkans et jamais reconstruit. Son maillot de bain est démodé, son bonnet de bain date des années soixante et par terre, à côté d’elle, on voit un Thermos et divers magazines dont Life. Cette œuvre de Philippe Nuell s’intitule « Life is good ». On nous explique que c’est un humour tragique qui démontre une évidente incapacité à se satisfaire de la réalité. On rajoute qu’il y a là de la lassitude et de la tristesse. Mais si on contemple cette toile on ne trouve pas cette dame insatisfaite ni triste, mais plutôt heureuse de piquer un roupillon sur son transat. Elle n’est pas en manque, mais s’offre la liberté de se reposer dans un décor qui est à l’inverse de ceux de David Hockney ; il n’y pas de petits traits dans l’eau de la piscine, pas de couleurs lisses, il y a la vraie vie et le bonheur d’être égoïstement libre.

Nuell

On découvre, si on ne la connait pas, dans cette exposition, une œuvre majeure, incontournable, qui symbolise totalement notre époque et sa soif de liberté. Depuis la liberté d’Eugène Delacroix rien ne s’est arrêté. Les deux guerres mondiales, les printemps arabes, les luttes contre le racisme, tout est là sur cette très grande photographie de Gérard Rancinan. « La liberté dévoilée », bien que voilée, debout sur des cadavres, des téléviseurs, devant un mur de Berlin effondré, évoque notre histoire, nos envies, notre recherche permanente. En plus l’artiste a installé un making-off qui retrace la prise de vue de cette photographie exceptionnelle ; à ne pas louper !

Rancinan

Et puis dans une autre pièce on trouve une cage en bois doré créée par Gérard Taride. En son centre une bergère et les murs sont couverts de logotypes d’objets du quotidien ou de l’information, des médicaments, des codes numériques de l’argent… On entend faiblement des smartphones, des sonneries de mails. On se sent envahi par ces éléments visuels et ces bruits qui retracent une vie idéale, formatée malgré nous, et nous avons créé cette cage qui nous protège ou nous enferme. Comment en échapper ? Un revolver est posé sur la bergère; on peut alors s’évader vers un au-delà à découvrir, ou alors on peut ouvrir la porte et retourner dans le réel pour se battre contre tout ce qui nous assaille et découvrir notre propre liberté. 

Taride

Joseph se nomme en réalité Thierry Michelet. Il a créé pour l’exposition un espace dont les murs sont recouverts d’affiches décollées puis recollées. Sur l’un, un homme prostré devant le mur de sa maison à Beyrouth, le visage entre ses mains. Il vient de ramasser une cravate rouge posée à ses pieds qui, aux dires de l’artiste « symbolise ce moment, mais nous indique également le chemin vers la résilience et la volonté de devenir affirmé ». Sur un autre, mitoyen, un enfant tend la main vers un œillet rouge. Il est écrit sur le mur « From hate to love » : nous sommes au Portugal le 25 avril 1974, la dictature de Salazar tombe et les manifestants portent un œillet rouge à la boutonnière. Ces œillets vont se retrouver dans les canons des fusils des militaires. La démocratie arrive en chantant et peu de gens savent que certains de ces œillets provenaient de Nice par avion. Puis, sur un autre mur, un vélo poussiéreux est posé, avec trois valises en carton : est-ce celui de la débâcle de 1940 ou du retour à domicile quelques mois plus tard ? 

Joseph
Joseph

Histoire de se rafraîchir profitons des dessins humoristiques sur le thème de la liberté de Kianoush. Il nous replonge dans le quotidien et nous démontre que la liberté d’expression est devenue un acte militant. C’est important quand on voit le New-York Times annoncer qu’il ne publiera plus de caricatures politiques !

Kianoush

Maintenant il n’y a pas que cela dans « Liberté, liberté chérie ». Simone Dibo-Cohen a choisi des sculptures, tableaux, photographies, installations qui se répandent dans le bagne et dans les étages du pavillon de l’horloge, mitoyen. Citons les aux moins car ils ont tous du talent et empressez-vous d’aller les découvrir : Banksy, Li Baoxun, François Bard, Nars-Eddine Bennacer, lui Bolin, Matteo Carassale, Franta, Marc Gaillet, Barna Gacsi, Gérard Haton-Gauthier, Louis Jammes/Basquiat, Miryan Klein, Christian,  Davide Meneghello, Anthony Mirial, Lucien Murat, Philippe Nuell, Philippe Pasqua, Philippe Perrin, Jason Pumo, Shadi Rezaei, Pierre Riba, Benjamin Sabatier, Victor Soren, Cédric Tanguy, The Kid et Ramtin Zad.

L’exposition, organisée par l’Union Méditerranéenne pour l’Art Moderne et le Conseil Département des Alpes-Maritimes est visible au port de Nice jusqu’au 15 septembre 2019. L’entrée est gratuite.

Christian Gallo – © Le Ficanas ® – Photos : Christian Gallo et Dominique Tardler.

François Bard
Gacsi
Baoxun
Bolin


A propos christiangallo

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Un commentaire pour Nice Art : la liberté, ça se mérite !

  1. marlier dit :

    L’Exode de Svéta Marlier aurait été de bon ton dans cette expo … masculine …..
    Dégâts collatéraux de la guéguerre Métropole / Département par leurs Narcisses respectifs ???

    J'aime

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