Les affres d’un électeur putatif.

Tout suffocant et blême, quand sonne l’heure, je me souviens des derniers sondages et je pleure ; j’ai perdu un demi-point. Heureusement que je ne suis pas candidat, je défaillirais. C’est pour mon favori que cette angoisse m’étreint, celle qui m’empêche de dormir tôt car j’attends le dernier bulletin de BFM-TV. En général à partir d’une heure du matin les instituts de sondage ne publient plus rien et jusqu’à l’aube je peux dormir avec deux cachets de décontractant.

Le matin mon réveil radio m’annonce les derniers résultats et je me précipite dans la cuisine au cas où Bourdin ferait un commentaire. Mon candidat n’est pas invité. C’est son principal opposant qui va venir ; je ne le supporte plus avec son visage coincé. Il va encore réciter son texte et ne pas répondre aux questions. Je zappe donc : toutes les chaines qui diffusent un peu d’information m’attirent. Il faut subir une attaque meurtrière au Moyen-Orient, un attentat dans une ville quelconque, la nouvelle maladie des vaches qui va contaminer la nourriture, la centrale atomique qui explosera un jour. Bref des sujets totalement bénins face à cet enjeu dont va dépendre l’avenir de la planète : qui va gagner les élections pour devenir roi de France.

J’ai arrêté de travailler ; je suis en maladie. Mon médecin a compris et il me bourre d’antidépresseurs pour que je puisse tenir jusqu’au deuxième tour : il est gentil car il est convaincu que mon candidat passera haut la main le premier tour. Il a donc prévu large.

Je vais aux toilettes avec le transistor et mon téléphone ; j’écoute et je cherche en même temps. Juste un demi- point, un demi-point pour me remonter le moral, me permettrait de passer une journée normale. Cela m’aiderait à déféquer d’ailleurs plus facilement.

Je suis allé le voir en meeting ; il était beau, brillant, captivant. Nous étions quelques milliers en extase, unis dans cette communion républicaine, levant les bras au ciel, hurlant « président, président » à s’en égosiller. Il est passé tout près de moi, je n’ai pu le toucher ; mais j’ai dit à ma famille et à mes amis qu’il m’avait serré la main gauche. Je ne l’ai pas lavée pendant deux jours. Nous étions quelques milliers ce soir-là, mais justement ceux qui ne sont pas venus, comment peuvent-ils comprendre qu’ils vont faire un mauvais choix en votant n’importe quoi ?

Mince le portable qui sonne : mon ex. Elle me parle de ses problèmes, de ses voisins, de son mari… Je m’en fous. J’essaye de lui faire part des progrès de mon candidat, mais cela ne l’intéresse pas. Son problème est qu’elle a cassé la clef de la porte d’entrée dans sa serrure et que cela lui a coûté très cher… Quel intérêt ? Au moment où la France vacille elle se préoccupe de sa serrure. Je renonce à la faire voter pour mon candidat, elle ne m’écoute pas. Je l’interromps vite car il y a un nouveau bulletin d’information. Le journaliste annonce qu’il n’est pas sur une pente ascendante. C’est un vendu ce journaliste, tout le monde le sait. Ah ! Son opposant n’a pas fait une bonne prestation hier soir au 20 heures : le sondage après l’émission ne lui est pas favorable. Je reprends des couleurs, je vais mieux.

Je prends ma tension : elle augmente. Mais mes angoisses reprennent : imaginons qu’il ne soit pas élu. Dès le lendemain le pays s’arrête : plus d’essence, plus de transports, les poubelles ne sont plus ramassées, l’électricité ne fonctionne que trois heures par jour, la police débordée par les malfrats qui envahissent les villes démissionne. Adieu la France, beau pays de mon enfance… Aurais-je le temps de fuir ? J’ai déjà pris des dispositions au cas où ! Certains veulent quitter l’Europe, donc l’euro. J’ai vidé les comptes en banque et transformé l’argent en or et en diamant. De l’or en Napoléon c’est plus facile qu’un lingot au fond de la poche et les diamants qui peuvent se coudre dans les ourlets des vêtements. Par contre je dors de plus en plus mal car il y a le risque d’un cambriolage… Je refais le plein d’essence tous les jours au cas où…

Brice teinturier cible

S’il y a un homme que je déteste c’est Brice Teinturier. Patron de l’institut Ipsos, il est tout le temps à la télévision. S’il se contentait de donner des chiffres, mais non : il les commente ! Untel il va monter, l’autre il va baisser, l’abstention favorise untel… Le chiffre ne suffit pas pour lui à accroitre l’angoisse des téléspectateurs ; il en rajoute avec des prévisions. Dans ma famille, tous se moquaient de moi, maintenant tous angoissent. Mais ce qu’ils ne mesurent pas, c’est que même si mon candidat devient président, après il y a les législatives et tout est à recommencer. Angoisse ! Et je m’en vais au sondage mauvais qui m’emporte deçà, delà, pareil à l’électeur déboussolé…

Christian Gallo – © Le Ficanas ® (Merci Verlaine)

A propos christiangallo

Rédacteur du Ficanas depuis 2005. © Le Ficanas est une marque déposée ®
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